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Madame Angot au Sérail de Constantinople

Madame Angot au Sérail de Constantinople

Pièce de théâtre, par les Tréteaux du Cabot Teint
Samedi 17 juin à 20h30,
Salle Georges Guillot, Cité Lebon
Bd Cote-Blatin, Clermont-Ferrand

Dans le cadre de l’ANR CIRESFI "Contrainte et Intégration : pour une Réévaluation des Spectacles Forains et Italiens sous l’Ancien Régime", aura lieu la représentation de la pièce de théâtre :

MADAME ANGOT AU SERAIL DE CONSTANTINOPLE
Canevas de Joseph Aude
Recréation par les Tréteaux du Cabot Teint

La pièce

Représentée pour la première fois le 1er prairial an VIII (21 mai 1800) sur le théâtre de l’Ambigu-Comique, Madame Angot au sérail de Constantinople se veut drame, tragédie, farce, pantomime, en trois actes, orné de tous ses agréments. L’intitulé est destiné à faire sourire mais n’est pas si délirant qu’il y paraît. Joseph Aude, son auteur, avant de se lancer dans une carrière théâtrale à la faveur de la liberté des théâtres, n’est pas le premier plumitif venu : il fut en son temps secrétaire de Buffon, et sa production se détache du tout-venant par une indéniable qualité d’écriture. Il a su reprendre deux personnages préexistants pour en faire les deux figures de proue du théâtre de l’époque révolutionnaire, prompt à dénoncer les bénéficiaires des temps nouveaux : Cadet Roussel et Madame Angot. Cette dernière avait connu le succès dans une pièce de Maillot, Madame Angot ou la poissarde parvenue dont le succès était essentiellement dû à l’interprétation qu’en donnait en travesti le comédien Gorsse. Aude profitant de ce succès proposa deux suites : Madame Angot au sérail de Constantinople, puis, dans la même veine, Madame Angot au Malabar. D’autres naquirent de plumes de qualité inférieure (Madame Angot en ballon ...). La célébrité et la popularité du personnage fut telle et son souvenir assez vivace pour qu’au tout début de la Troisième République Charles Lecocq pût offrir au public une Fille de Madame Angot qui se joue encore aujourd’hui. On y évoque dans des couplets les deux pièces d’Aude.

Il faut se replacer dans le contexte mental et politique de l’époque de cette création. Camouflant la défaite militaire qui l’a conduit à abandonner son commandement général en Égypte pour débarquer à Fréjus le 9 octobre 1799, Bonaparte n’a cessé tous les mois précédents, s’arrangeant avec la vérité, de faire diffuser et afficher partout en France les récits de ses exploits. L’égyptomanie est déjà à son comble : feuilles d’acanthe, sphinx et sphinges décorent tissus, ébénisterie et sculptures ; le théâtre ne cesse de ressasser le rêve oriental. Le Moniteur universel en témoigne longuement d’un numéro à l’autre ; ne serait-ce qu’entre brumaire et frimaire, y sont annoncés La Caravane du Caire, Le Sérail ou la Fête du Grand-Mogol, Le Mamelouk à Paris, en attendant que Joseph Aude ne transporte Madame Angot au sérail de Constantinople : soif de pouvoir et d’apparences, réduction en esclavage apparaissent alors comme une même inanité, un déni d’humanité, ce qui est plus qu’un simple canevas dans la France du Directoire. En messidor encore, avec Arlequin odalisque, d’Auger, les enlèvements au sérail continuent à alimenter travestissements, fantasmes et ambiguïtés sexuels et ethniques ; en 1801, Boieldieu tirera de contes arabes un opéra-comique, Le Calife de Bagdad.

L’histoire

Madame Angot, marchande de morue à la halle, harengère qui se dit « orangère », grisée par sa réussite commerciale, est le parfait prototype, en jupons, du parvenu grande-gueule, inculte, vulgaire et sans-gêne. Lors d’une promenade en mer à Marseille où elle était venue négocier, elle se voit enlevée, en compagnie de sa fille, du prétendu de cette dernière, ainsi que de son commis à la halle, par des pirates turcs. Ce petit monde se retrouve à Constantinople où il est question de les vendre. La marchande ainsi « marchandisée », se voit, à son grand scandale, marchandée comme à la criée. Elle consent à payer une forte rançon pour se racheter. Dans l’attente de l’arrivée de la somme, un vieux négociant turc qui l’avait connue jadis à Paris et qui sait ses faiblesses de parvenue, suggère de s’amuser à ses dépens. On lui fait croire que le sultan qui l’a aperçue a succombé incontinent à ses charmes et désire l’élever au rang de favorite en titre. Elle tombe évidemment dans le panneau et se prépare à recevoir les hommages souverains du Divan quand elle se retrouve accusée de complot. La situation tourne au tragique...

Intérêt de la pièce

La question se pose de l’intérêt qu’on peut avoir à monter, de nos jours, une pièce comme cette Madame Angot au sérail de Constantinople. Le seul intérêt documentaire, pour respectable qu’il soit, demeure étriqué. Les textes d’Aude sont accessibles, et s’il s’agit (comme cela a déjà été fait) d’en évaluer les contenus politiques ou esthétiques, ils offrent assez de matière en eux-mêmes. Porter un de ces textes à la scène ne peut aboutir qu’à une alternative : soit établir le constat de leur irrémédiable attachement à un contexte en dehors duquel ils perdent toute vitalité, soit, au contraire, prouver, par la mise en acte, qu’au-delà des strictes contingences d’époque, ils conservent une charge susceptible d’être réactivée.

Dans le premier cas, tout au mieux peut-on espérer proposer une forme de reconstitution intéressante pour les seuls spécialistes, dans le second cas, il s’agit de mettre en avant la part d’universel humain en usant des moyens propres à cela. Il s’agit alors non de chercher, à tout prix et en distordant le texte – au demeurant simple canevas -, de lui insuffler une très superficielle modernité, mais bien de porter l’accent sur les échos, les résonances, qu’il éveille dans notre propre contexte. Or, les types humains que Aude observe et met en scène, s’ils n’atteignent pas à l’universalité propre aux très grands dramaturges, parce qu’ils sont engendrés par un type de société dont nous demeurons les héritiers, sont justement très propres à entrer en résonance avec la société dans laquelle nous vivons.

Madame Angot au sérail de Constantinople, comme Madame Angot au Malabar, gravite autour de l’égocentrisme borné propre à la morale de l’enrichissement personnel sauvage, autour de la croyance en une civilisation française supérieure à toute autre. Aude s’attache à montrer comment cet égocentrisme tapageur vire à l’absurde lorsqu’il se confronte à l’altérité et comment l’inculture qui l’accompagne se nourrit de stéréotypes fantasmés. Ces choses ne peuvent nous laisser indifférents.

Options de mise en scène

Il était hors de question de procéder à une forme de reconstitution qui, en dehors même d’un côté Viollet-Leduc, bien plus indigeste au théâtre qu’en architecture, se heurte à une infinité d’obstacles pratiques, à commencer par le jeu même des comédiens. Plutôt qu’à la lettre, nous nous sommes attachés à retrouver l’esprit du théâtre d’Aude. Ce théâtre affiche une volonté nette – l’intitulé en fait foi - d’échapper à la logique de genre. Le bon goût comme fondement esthétique en est banni. La part d’improvisation qui, bien sûr, échappe au texte, avec ses références à l’actualité, l’introduction de chansons qui parlent aux spectateurs, la pitrerie assumée, le goût du travestissement grotesque, le perpétuel mélange de premier et de second degré, l’implication du public, tous ces éléments essentiels à la vie de la pièce nous avons tenté de les faire nôtres en dehors de toute démarche philologique. En somme plus qu’à une reprise nous avons visé à une recréation.

La dramaturgie mise en œuvre s’appuie sur deux piliers du théâtre d’Aude. Tout d’abord, un procédé qui depuis est devenu un trope de la modernité dramaturgique : le théâtre dans le théâtre. Dans le cas présent, il mêle la parodie de texte et de jeu à un basculement vers une forme d’onirisme cauchemardesque où le prosaïsme se voit dévasté par l’intrusion d’un discours brinquebalant en alexandrins. D’autre part, et c’est là peut-être la part la plus intéressante de ce théâtre, le goût de l’extravagance et de la divagation dans les régions de l’imaginaire romanesque. Nous sommes partis du constat que, dans ce théâtre, les rêveries médiocres des personnages semblent sécréter les situations extravagantes dans lesquelles ils se trouvent embarqués (ce n’est pas pour rien si ici tout commence justement un embarquement). Plus que vécues, les aventures de madame Angot sont rêvées.

Nous aurons donc deux univers très différents s’interpénétrant : celui de madame Angot, éternelle parvenue terre-à-terre, notre contemporaine, et celui de ses fantaisies théâtralement exotiques et orientalisantes, règne de l’absolue divagation, où l’inculture triomphante ouvre la porte à tous les amalgames et à tous les malentendus.

Les Tréteaux du Cabot Teint

Depuis 1996, les Tréteaux du Cabot teint, issus de l’action théâtrale du SUC (Service Université Culture) des universités clermontoises, aujourd’hui association culturelle indépendante, réunissent autour d’un noyau « historique » aguerri, à la fois des comédiens amateurs appartenant au monde universitaire (étudiants et enseignants) et des éléments venus de la société civile, de façon à éviter l’enfermement dans une logique trop strictement catégorielle ou générationnelle. Très attachés à l’éclectisme et à la liberté de ton, les Tréteaux du Cabot Teint ont pour principe de porter à la scène, à côté de textes reconnus, des ouvrages « improbables », soit qu’ils soient tombés dans l’oubli ou en purgatoire, soit qu’ils sortent du champ privilégié par les décideurs et subventionneurs culturels patentés. Leur proximité avec le domaine de la recherche universitaire les a conduits, par exemple, à la recréation en juin 2002, à l’occasion du colloque de Vizille sur Les Arts de la scène et la Révolution Française, de Cadet Roussel au café des aveugles, du même Joseph Aude. Les spectacles proposés par les Tréteaux du cabot teint répondent à une exigence de qualité qui est celle de l’amateurisme militant et implique un temps long de répétitions, généralement au-delà d’une année.

Dernières productions : Le Maître de Santiago (Montherlant), L’Ours et le Pacha (Scribe), Mon Isménie (Labiche), L’Arlésienne (Daudet-Bizet), La Culotte (Anouilh).