CIRESFI

Le Projet « CIRESFI ayant pour objet : Contrainte et Intégration : pour une réévaluation des spectacles forains et italiens sous l’Ancien Régime » a été sélectionné par l’Agence Nationale de la Recherche dans le cadre de l’appel à projets générique 2014.
Coordination : Françoise Rubellin - Université de Nantes - laboratoire l’AMo
Le CHEC est laboratoire partenaire.

Le Projet « CIRESFI ayant pour objet : Contrainte et Intégration : pour une réévaluation des spectacles forains et italiens sous l’Ancien Régime » a été sélectionné par l’Agence Nationale de la Recherche dans le cadre de l’appel à projets générique 2014.
Coordination : Françoise Rubellin - Université de Nantes - laboratoire l’AMo

Le CHEC est laboratoire partenaire.

Résumé du projet

Alors que Louis XIV a mis en place une politique culturelle fondée sur la centralisation et le monopole (seule l’Académie royale de musique peut donner des opéras et spectacles de musique et danse, seule la Comédie-Française peut donner des tragédies et comédies en français), deux autres théâtres réussissent pendant plus d’un siècle à exister et à se maintenir en dehors de ce système de privilège. Il s’agit de la Comédie-Italienne et des théâtres de la Foire (qui se produisent deux mois pendant les grands rassemblements commerciaux que sont la Foire Saint-Germain en hiver et la Foire Saint-Laurent en été). Jalousés par les deux scènes privilégiées, ils vont connaître des crises majeures, des procès incessants, des expulsions, des destructions. Or l’histoire de la littérature a longtemps fait peu de place à ces deux théâtres, célébrant les classiques de la Comédie-Française, comme Voltaire et Beaumarchais, et minimisant tout ce que Marivaux doit à la Comédie- Italienne (oubliant aussi que Molière jouait en alternance avec les Italiens à l’Hôtel de Bourgogne et s’inspirait de ceux-ci) ; quant aux spectacles forains, ils n’ont jamais eu droit jusqu’à aujourd’hui à un chapitre dans un manuel scolaire. Pourtant ils sont partie intégrante du patrimoine dramatique français, et témoignent d’une extraordinaire inventivité face à la contrainte, générant de nouvelles formes dramatiques (pièces par écriteaux, monologues à plusieurs, pantomimes, opéracomique, etc.) qui perdureront aux siècles suivants (depuis l’opérette jusqu’au karaoké). Si ces théâtres de la Foire, ainsi que tout un pan de la Comédie-Italienne, ont été largement sous-étudiés, c’est pour des raisons politiques, idéologiques (ils sont souvent accusés de subversion) mais aussi matérielles (sources d’archives manuscrites, souvent dispersées, musique perdue, des centaines de pièces inédites etc.). Notre projet reposera en premier lieu sur une masse de ressources jusque-là inexploitées et inédites (près de 30000 pages de registres, actes notariés, procès-verbaux, comédies et opéras-comiques inédits).
En traitant ensemble pour la première fois la Comédie-Italienne et les théâtres forains, ces deux exclus du système des privilèges, il s’agira d’interroger d’une part les processus d’acculturation des Italiens et d’institutionnalisation (en 1762 la troupe de l’Opéra-Comique de la Foire fusionne avec la Comédie-Italienne ; l’Académie royale de musique cède en 1779 pour 30 ans le privilège de l’Opéra-Comique au Théâtre-Italien) et d’autre part les innovations artistiques inventées sous la contrainte par ces théâtres pour se maintenir.
Devant l’ampleur de ces archives, CIRESFI propose de relever un défi technologique en faisant collaborer les spécialistes du théâtre avec des chercheurs réputés en STIC pour travailler à la création d’un outil de reconnaissance de l’écriture manuscrite, afin de faciliter la saisie de milliers de pages pour la construction d’une vaste base de données interactive. Il s’agira à terme de pouvoir mettre en relation tous les éléments et événements qui concernent un spectacle des théâtres de la Foire ou de la Comédie-Italienne, depuis le coût de la production (registres), les accessoires utilisés, les acteurs employés, la composition sociale du public, les airs (retrouver les partitions et les instruments utilisés par l’orchestre), les danses (retrouver les types de danse) le texte de la pièce (déchiffrer et étudier les manuscrits, analyser les marques des censeurs).
Ce programme ambitieux jettera un regard résolument neuf sur des formes émergentes de création et sur les mutations de l’économie du spectacle ; il comporte des enjeux aussi bien esthétiques que sociaux. C’est un défi matériel et herméneutique pour montrer un autre visage culturel du patrimoine dramatique des Lumières que celui qui lui est académiquement consacré.

Objectifs

En prenant en compte les travaux déjà existants sur la Comédie-Italienne et les théâtres de la Foire, notre projet entend dépasser l’approche monographique traditionnelle et croiser différents types d’analyse, dramaturgiques, historiques, sociologiques, linguistiques. Le projet CIRESFI vise quatre objectifs globaux.

  • Le premier objectif sera une contextualisation historico-juridique qui retracera minutieusement les étapes de l’intégration et l’institutionnalisation progressive des Italiens et des forains. Seront mobilisés les chercheurs spécialistes de la question des privilèges, du rapport de la culture avec le pouvoir. Quant aux théâtres de la Foire, le projet étudiera séparément le spectacle de l’Opéra-Comique, les théâtres de marionnettes, les scènes de danseurs de corde, les théâtres de pantomime (selon les interdictions en vigueur). C’est précisément ce point de transition où se développent des formes concurrentes du théâtre officiel privilégié que nous souhaitons explorer dans ce projet : loin de se réduire à un simple épiphénomène dans l’histoire de la représentation scénique, ce qui se joue ici est l’émergence d’une certaine idée du « populaire », bien différente des farces du Moyen Age, mais qui a occasionné des perspectives fausses. Qui soupçonne que le Roi se rend aux marionnettes ?
  • Un deuxième objectif sera d’analyser l’apparition de nouveaux genres liés à la contrainte et à la concurrence entre les scènes, ainsi que les mutations du goût que ces innovations entraînent. On étudiera comment malgré les phénomènes de censure ou d’interdictions, les théâtres résistent par l’invention de nouvelles formes dont certaines vont être pérennisées, comme l’opéra-comique, et devenir patrimoine national français qui s’exporte en Europe. En ce qui concerne la Comédie-Italienne, CIRESFI se concentrera sur l’édition et l’étude de pièces entièrement ou en partie en italien (une idée fausse consiste à penser qu’on joue en français à la Comédie-Italienne à partir de 1718 ; or des pièces en italien continuent à être représentées jusqu’en 1779). Pour la première fois seront mises en évidence les étapes de l’abandon de la langue italienne, la survivance des types italiens (Arlequin, Scaramouche, Polichinelle) et leur francisation progressive. L’objectif est aussi de pouvoir quantifier et analyser la variété du répertoire de la Comédie-Italienne : la tradition académique n’a retenu que les comédies en français ; alors qu’on donnait pourtant aussi dans ce théâtre des canevas en italien, des comédies-ballet, des opéras-comiques, des ballets-pantomimes, des pastorales, des tragédies burlesques, des tragicomédies, et des spectacles pyrotechniques.
  • Un troisième objectif sera de repenser toutes les étapes de la création dramatique en ne la limitant pas au texte : étudier l’économie des spectacles : organisation et production. Il s’agira à terme de pouvoir mettre en relation tous les éléments et événements qui concernent les spectacles des théâtres forains et italiens, depuis le coût de la production, les accessoires utilisés, les acteurs employés, les partitions, les danses, et d’obtenir des renseignements fiables sur l’évolution du droit d’auteur.
    Compte tenu de la masse très importante d’archives à exploiter, il est indispensable d’utiliser un tremplin technologique permettant l’exploitation de cette matière (quatrième objectif) : outre la phase de reconnaissance manuscrite, qui doit permettre l’extraction d’informations dans des formats numériques standards, l’abondance des données recueillies implique la mise en œuvre d’une méthodologie d’exploration et d’analyse encore inédite dans le contexte de la valorisation de ce patrimoine culturel et immatériel. Les défis sont multiples : (a) la collecte rigoureuse et systématique des données issues des documents d’archive (b) l’évaluation de la qualité des données recueillies (c) la formalisation d’une méthodologie pour l’analyse et l’exploration des données (d) la compréhension des données extraites.

Programme de travail

  • Le premier axe de travail, l’enquête historico-juridique, sera surtout confié aux historiens, avec une aide très attendue de la compétence des chercheurs américains et anglais. Plusieurs missions seront organisées dans les archives afin de compléter les relevés de procès-verbaux faits au XIXe siècle par Campardon. On se livrera à une étude approfondie des publics à partir des registres (par catégorie de place) et d’autres documents (procès-verbaux, témoignages...) pour mesurer précisément la mixité sociale de ces spectacles. En parallèle, le second axe, le répertoire des théâtres non privilégiés, sera étudié sous son angle générique et dramaturgique ; l’analyse s’appuiera sur les pièces connues mais aussi sur les 60 inédites (40 pour la Foire, 20 pour les Italiens). Les pièces foraines seront choisies en fonction de leurs formes – écriteaux, monologues, pièces en jargon, pantomimes, opéras-comiques pour marionnettes etc. – pour favoriser une synthèse sur la création sous la contrainte. Les cinq chercheurs italiens du programme seront en charge de l’édition des pièces en italien ou bilingues ; ils travailleront de plus à l’étude des transferts culturels Italie-France (pour les textes comme pour la musique, fondamentale dans l’opéra-comique de la Foire).
  • L’axe concernant l’économie du spectacle sera quant à lui abordé en deux temps : les deux premières années seront consacrées à la compréhension des documents d’archives, à la comparaison à partir d’années-sondages, tous les dix ans. Les deux années suivantes, les résultats proviendront d’une exploitation systématique et exhaustive de la base renseignée grâce à l’outil construit par les chercheurs de STIC. On pourra donc faire des bilans pour globalement cerner : l’importance de la musique et de la danse (salaires des danseurs, des musiciens, des copistes de partition, présence des instruments) ; l’apparition des droits d’auteur et leur courbe ; le coût des non-artistes du « monde invisible de l’art » (domestiques, gardes, perruquiers, habilleuses, porteurs de chandelles, souffleur, menuisiers, tapissiers, imprimeurs d’affiches etc.).
  • Pour l’outil d’aide à la saisie (par reconnaissance optique) confié à l’IRCCyN et au LINA, en collaboration avec les chercheurs SHS du projet, les techniques de reconnaissance de l’écriture actuelle trouvent leur limite dans le cas de l’écriture manuscrite ancienne, très irrégulière. Nous proposons d’intégrer la redondance (techniques de clustering) au sein du processus de segmentation et de reconnaissance. Le travail sera basé sur une analyse structurelle stable localement dans la collection. Cette analyse permettra de limiter la combinatoire et de repérer les redondances grâce à une mise en contexte du texte à reconnaître dans les documents. Pour la reconnaissance, un des enjeux sera de mettre un place un couplage entre deux systèmes de reconnaissance : avec et sans lexique. Pour optimiser ce travail et le faire fructifier, le LINA mettra à profit son expertise dans le domaine de la gestion, l’analyse et la visualisation de données. En particulier, il s’agira de (a) comprendre les modèles en vigueur aux XVIIe et XVIIIe siècles, par exemple la logique comptable de la Comédie-Italienne, afin de concevoir des modèles de données à même d’intégrer toute l’information des documents d’archive et d’en relever les incohérences. Par exemple, un travail liminaire a permis d’identifier des erreurs de datation dans les registres (un 29 février inexistant) (b) mettre en place une plate-forme ouverte et des outils de recherche et d’exploration visuelle avancées pour parcourir en toute liberté la masse d’information (c) conduire des analyses à base d’apprentissage automatique et de réduction de données afin de dégager les éléments saillants (tendances, régularités ou au contraire phénomènes exceptionnels, etc.).

Retombées scientifiques, techniques, économiques

Le projet CIRESFI place au centre l’usage du numérique au service de la patrimonialisation, et grâce à une collaboration forte entre les SHS et les STIC, toutes les données brutes déchiffrées et retranscrites seront accessibles à tous. Le travail mené par les laboratoires IRCCyN et LINA doit accompagner les partenaires du projet CIRESFI dans la réalisation des objectifs du projet en élaborant des analyses de données guidées par de nouveaux questionnements sur le thème des spectacles forains et italiens sous l’Ancien Régime, mais il doit aussi permettre la mise à disposition du plus grand nombre de ce patrimoine culturel immatériel, pour encourager et faciliter de futures études historiques, linguistiques et littéraires tirant profit de ces objets d’archive (et peut-être une extension européenne du projet). Les utilisateurs des résultats pourront être aussi bien les chercheurs (théâtre, danse, musique, histoire, linguistes) que les amateurs de théâtre mais aussi tous les praticiens de spectacle vivant : acteurs, danseurs, musiciens, metteurs en scène, scénographes, machinistes…
Les responsables de la base de données CIRESFI veilleront non seulement à la pérennité (textes encodés en TEI, musique sous format LilyPond garantissant la pérennité et l’exportation sur internet) mais aussi à l’interopérabilité ; la future base sera reliée à deux bases mises en oeuvre par deux précédents programmes subventionnés par l’ANR : THEREPSICHORE et THEAVILLE (programme POIESIS, dont F. Rubellin était coordinateur). Elle valorisera ainsi encore davantage leurs résultats.
Le corpus des textes disponibles sur les théâtres de la Foire et sur la Comédie-Italienne sera augmenté grâce à la l’édition en ligne de 60 pièces manuscrites inédites.
Quant aux retombées « pour la société », on peut sans hésiter affirmer que le projet aura deux types d’impact. Un impact pédagogique : il offrira un nouveau matériel d’enseignement pour dévoiler le visage du patrimoine culturel franco-italien : moins d’idées fausses, plus de pratique. Le théâtre de l’Ancien Régime a très longtemps été appréhendé comme un ensemble de textes, au détriment de sa dimension spectaculaire. Les théâtres de la Foire et la Comédie-Italienne ne sont pas de la littérature mineure, mais le lieu d’un art majeur dans le spectaculaire où se coordonnent musique, danse et pantomime. On insistera sur la dimension interactive – et donc ludique – de la base de données, qui comportera aussi les fichiers sons (format MIDI) des airs utilisés dans les théâtres forains et italiens (lien avec Theaville.org ; on peut entendre et chanter soi-même les airs en lisant les textes) et des extraits vidéos. L’autre impact vise le monde du spectacle : les pièces exhumées pourront être remises en scène et insérées dans des festivals et des colloques (comme c’est déjà le cas avec deux expériences menées par la responsable du projet et le laboratoire L’AMo : une pièce de théâtre de la Foire, Polichinelle censeur des théâtres, de 1737, a été jouée à Nantes en 2012, puis tournée à Mulhouse, Lecce, Paris. Une pièce de la Comédie-Italienne, Parodie d’Hippolyte et Aricie, a été jouée en 2013-2014 à Versailles, Paris, Vichy, Malte, Prague et en Chine : Pekin, Canton, Wuhan).
Pour valoriser les résultats du programme CIRESFI, nous les diffuserons au fur et à mesure lors de communications dans des colloques, et lors de publications individuelles ou collectives. Deux ouvrages seront consacrés aux théâtres non privilégiés, et nous organiserons chacune des trois premières années des journées d’études ouvertes au public (à Nantes, à Paris et à Reims), puis un grand colloque final la quatrième année. Chacune de ces quatre manifestations publiques sera accompagnée d’une recréation théâtrale (comme expérimentation et comme validation des hypothèses scientifiques).

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